Patrick Chassé : « On a une génération de surdoués »

Patrick Chassé, l’ancien commentateur d’Eurosport et actuel associé de Philippe Audry pour une société d’un nouveau genre s’est confié à la Chronique du Velo. Il nous livre ses attentes personnelles pour la saison, ses projets, mais aussi ses impressions sur les premiers mois de course, ainsi que les coureurs qui l’ont marqué. Entretien.

Chronique du Velo : Bonjour Patrick ! Nous allons commencer cette interview en parlant de vous. Il y a deux ans et après de longues années au sein d’Eurosport, vous avez décidé de quitter la maison. Comment cela a-t-il été reçu su sein d’Eurosport ?

Patrick Chassé : A vrai dire je n’en sais rien… Mais j’ai l’impression de ne pas avoir été remplacé par une seule mais bien par plusieurs personnes. J’écoute toujours les commentaires et je crois qu’ils sont 5 ou 6 à se relayer.

CDV : Vous avez été difficile à remplacer alors pour eux ?

P.C : Ah non pas du tout. Mais chacun a son programme défini. Les temps changent et on demande aux commentateurs d’être plus polyvalents aujourd’hui. Certains font le cyclisme en plus de l’athlétisme et du ski, d’autres font le foot et le cyclisme… Alors que moi j’étais plutôt très spécialisé. Si on me demande de commenter un autre sport, ça n’aurait pas de sens. Et je ne saurais pas le faire.

CDV : Et donc depuis votre départ, que faites-vous vraiment ? On est un peu en manque de nouvelles de vous…

P.C : Alors en fait, j’ai monté avec un camarade qui est Philippe Audry une société qui s’appelle Velobs. C’est une société consacrée au vélo qui existe depuis l’été dernier. On fait de l’audiovisuel, du contenu web au service des équipes cyclistes et des organisateurs de courses. En fait on travaille beaucoup sur informatique pour aider les équipes à mieux connaître leurs valeurs sportives par rapport aux critères qui ont été définis par l’UCI depuis 2011.

C’est un logiciel informatique dans lequel on rentre les résultats des courses et tous les autres critères, ce qui permet aux équipes de se situer par rapport à leur niveau réel. Qui va monter en première division, qui va descendre, etc… C’est finalement un service parmi tant d’autres que l’on rend aux équipes professionnels et aux organisateurs de courses.

CDV : Et avez-vous des projets autres que de développer cette société dans le futur ?

P.C : Non, l’unique projet est de promouvoir la société. Et donc qu’il y ait plus de cyclisme à la télévision. C’est aussi ce qu’on cherche à développer. Que certaines chaines par exemple aient plus de courses, ou bien les aider à mieux les montrer. Le but est aussi d’aider les chaines ou les sites internet à avoir plus d’informations, plus de contenu.

CDV : Donc vous avez véritablement fait une croix sur le métier de commentateur. Vivre à l’antenne une vingtième fois le Tour de France ne vous passionne pas, ce n’est pas ce que vous voulez faire ?

P.C : Non, et puis on ne me l’a pas proposé. Mais effectivement je n’ai pas ça en tête pour l’instant, pas du tout. Je ne vais pas dire qu’au début de Paris-Nice ça ne fait pas un petit quelque chose parce qu’on l’a fait longtemps, on a pris des habitudes, mais franchement ça ne me rend pas malheureux. Ce qu’on fait aujourd’hui nous occupe à plein temps, même plus qu’à plein temps, et on n’a pas beaucoup d’états d’âmes. En revanche ce qui me manque un peu c’est le journalisme. Surement parce que j’en ai fait pendant très longtemps.

CDV : Pour parler un peu de votre ancien compagnon Jacky Durand, vous faites les voix du jeu Pro Cycling Manager depuis plusieurs années maintenant. Comment cette belle aventure a commencée ?

P.C : Et bien elle a commencée pour moi tout seul, pendant quelques années. Et par la suite c’est moi qui ai insisté auprès de Cyanide pour qu’ils fassent une proposition à Jacky Durand parce que je pensais qu’à deux ce serait plus vivant.
A l’époque, je trouvais le jeu beaucoup plus réaliste de part ses effets graphiques que part le contenu audio. J’ai donc insisté pour ne plus être seul à faire les commentaires, je pensais que cela rendrait le jeu « moins pauvre » dans ce domaine. Et je sais qu’il y a des critiques sur nos commentaires, qui sont en partie justifiées. Mais il faut comprendre qu’on ne peut pas donner le même rendu au niveau des commentaires pour un jeu de vélo que pour un jeu de foot par exemple. Finalement dans le football, un simple commentaire factuel permet de faire tout un commentaire de match. En vélo il n’y a pas autant d’action, il y a de vrais temps morts que le commentateur doit meubler et malheureusement dans un jeu, c’est impossible de le retranscrire.

Mais je suis assez content que vous me posiez cette question car on m’en parle peu alors que cela fait quand même pas mal d’années que je le fais. D’ailleurs, j’ai une petite anecdote. Une fois, dans le cadre d’une course de vélo, c’était la première fois qu’un enfant me reconnaissait. Et il m’a reconnu car il avait vu ma photo sur la jaquette du jeu. J’ai trouvé ça génial ! Et son père lui a dit « Mais si c’est bien lui, c’est bien Patrick Chassé qui fait la voix dans le jeu ». Et l’enfant a répondu « Mais il existe vraiment ? ». (rires) Il pensait que la voix du jeu était synthétique. C’est là que j’ai pris conscience que les jeux vidéos avaient pris dans notre société et notamment chez les jeunes une place importante.

CDV : Et combien de temps cela vous prend-il de faire la voix pour un opus ?

P.C : Alors il y a la partie écriture. On n’y met pas beaucoup de style, on essaie juste d’écrire un peu comme l’on parle. Et comme il y a des informations à donner, on est obligé de les collecter, de les écrire. Donc cette partie est assez difficile parce qu’il faut faire beaucoup de recherches sur le parcours dans les détails à l’avance. Par exemple là on vient de finir les voix pour l’opus 2012 cette semaine. Et aujourd’hui, avoir des informations sur la Vuelta n’est pas simple. On a le parcours, donc on a des villes étapes. Mais entre celles-ci il faut savoir exactement par où passent les coureurs, quand il y a des cols inédits savoir exactement ce qu’ils sont, s’ils sont durs ou non, si la route est large, etc… C’est très difficile car il y a peu d’informations. C’est donc la partie la plus longue.
Après il y a l’enregistrement à proprement dit. Là on y passe environ trois jours.

CDV : Il y a notamment une phrase culte qui est revenue dans quasiment tous les opus, c’est « Attaque de Marlou ! ». D’où cela vient-il ?

P.C : « Attaque de Marlou ! Il va passer à la télé celui là ». C’est ça ? A vrai dire, je ne me rappelle même pas l’avoir dit. En fait au début il y a des répliques préparées, mais il y a aussi des phrases spontanées. Et être spontané en direct quand on commente une course, c’est assez facile. Se retrouver avec un micro, sans image devant soi, ce n’est pas pareil. Donc c’est marrant  parce que cette phrase elle est sortie je ne sais pas comment, mais aujourd’hui ce que je peux vous dire, c’est que jamais au grand jamais je n’ai dis ce genre de phrases sur Eurosport. Je ne me le serais pas permis d’ailleurs parce que j’ai un certain respect pour les coureurs, que ce soit les champions ou les coureurs plus modestes.

CDV : Désormais, nous aimerions évoquer le cyclisme en général. Quelles sont vos espérances pour cette saison ?

P.C : Mes espérances sont tellement importantes qu’elles ne peuvent pas tenir en une seule année. Donc je préfère parler de mes espérances sur les deux voire trois prochaines saisons. C’est qu’il y a aujourd’hui dans le peloton au moins 15 jeunes coureurs âgés de moins de 24 ans qui peuvent chacun avoir l’espoir de devenir demain un grand champion. Alors évidemment ils ne vont pas tous réussir. Mais j’espère qu’il y en aura quelques uns et surtout dans tous les registres. Depuis la fin des années 80, on n’a jamais vu une telle génération. C’est une génération de petits surdoués du vélo. Et on n’insiste pas assez la dessus, mais c’est grâce au travail des équipes amateurs, qui forment parfaitement les jeunes coureurs.

Et grâce à ça on peut espérer avoir des grands champions dans tous les registres. Par exemple Offredo pour les classiques. J’ai encore l’image de Milan-San Remo l’année dernière, j’étais complètement fou ! A l’arrivée, j’étais sur mon canapé et je n’avais plus de voix tellement j’avais crié. Thibaut Pinot ou encore Pierre Rolland, le vétéran de cette génération de surdoués peuvent demain espérer faire un podium sur le Tour de France, on sent qu’ils ont le potentiel pour ça.
Arnaud Démare peut lui devenir le grand sprinteur que la France attend depuis Laurent Jalabert et Frédéric Moncassin. Il est peut-être même plus grand que ces deux coureurs…
Alors on ne sait pas encore, peut-être que finalement ça ne sera pas concrétisé. Mais en tous cas aujourd’hui, on a des noms pour rêver. Et ça c’est important.

CDV : Et vous personnellement avez-vous un favori parmi ces coureurs là ?

P.C : Je n’ai pas de favori parce que justement ils sont beaucoup. Mais moi ce qui me ferait plaisir c’est qu’on ait un jeune coureur de 23 ou 24 ans qui arrive et se révèle alors qu’on ne parlait pas beaucoup de lui. Parce que Démare, Rolland, tous les gens qui suivent le vélo les connaissent. Ce qui serait beau c’est un coureur qui se révèle alors que personne ne l’avait imaginé à ce niveau. Un petit peu un « Super Voeckler ». Parce que quand le coureur d’Europcar était jeune, on n’imaginait pas à commencer par Jean-René Bernaudeau qu’il ferait cette carrière. Je pourrais dire la même chose de Laurent Fignon. Quand il est passé professionnel, personne ne pensait qu’il gagnerait le Tour de France, personne ! Alors que d’autres étaient annoncés tout jeunes comme des types qui allaient casser la baraque. C’était le cas d’Eddy Merckx, de Jacques Anquetil, de Bernard Hinault…

CDV : Concernant Yoann Offredo dont vous avez parlé, que pensez-vous de la suspension de la FFC dont il a fait l’objet ? Et pensez-vous que le règlement devrait être modifié ?

P.C : Yoann Offredo est surement d’accord, comme tout le monde, pour qu’il y ait des règles strictes concernant la lutte antidopage. Ca ne veut pas dire pour autant qu’il s’est dopé, d’ailleurs il ne s’est surement pas dopé.  Mais la règle est la même pour tout le monde. Le problème dans le cas Offredo, c’est qu’il n’a pas été sanctionné comme les autres. S’il est sanctionné plus sévèrement que quelqu’un d’autre – que le rugbyman Huget ou Jeannie Longo par exemple – et bien il y a une forme d’injustice. Et ce n’est pas finalement la condamnation d’un an qui me choque le plus, parce que si on décide d’être sévère très bien, on met un an à tout le monde. Mais au moins tout le monde connait la règle et tout le monde fera attention. Ce qui est dur, c’est qu’il y a une injustice ; et ça c’est insupportable parce que dans le sport et le cyclisme en particulier, la ligne est au même endroit pour tout le monde. Et là on voit que les lignes bougent en fonction de l’individu auquel on a affaire.

CDV : Quels enseignement tirez-vous de ce début de saison avec notamment le Tour Down Under, les courses au Moyen-Orient, les semi-classiques et le début de Paris-Nice ?

P.C : Il y a trois personnages qui m’ont impressionné. Le premier est Tom Boonen qui revient très fort et qui reste pour moi un coureur attachant dans sa façon de courir mais aussi parce que c’est un champion charismatique.

Le deuxième que je citerai c’est Alejandro Valverde qui après une suspension revient bien. Je ne trouve pas ça anormal qu’un coureur suspendu revienne aussi fort qu’avant mais ce coureur a un immense talent qui a été occulté notamment par son affaire de dopage. Il ne faut pas oublier que c’est un superbe coureur. J’espère qu’il ne triche pas, je ne veux même pas y croire, mais de toute façon quand on a triché une fois, on est tellement surveillé par l’UCI qu’il est très difficile de tricher à nouveau. Mais je pense qu’il est revenu à un excellent niveau et qu’on n’a pas fini de le voir. On sent qu’il a envie de rattraper le temps perdu, et c’est un trait de caractère que j’aime beaucoup.

Et puis le troisième coureur que je retiendrai est Arnaud Démare. Voir un néo-pro gagner trois courses dans les deux premiers mois de la saison, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ça chez un coureur français depuis longtemps. Je regrette même qu’on n’en parle pas un peu plus. Mais il n’a pas eu de chance, il a gagné sa première course le jour où l’on parlait de l’affaire Ciprelli. Du coup il a été un peu oublié dans les médias.

CDV : Revenons sur Valverde, il a été très fort sur le Tour Down Under, il est actuellement très bien sur Paris-Nice aussi donc on le sait il jouera la gagne sur les ardennaises. Mais peut-il aller jusqu’à faire tomber Philippe Gilbert, qui aura énormément de pression suite à son triplé de 2011 ?

P.C : C’est difficile à savoir. Philippe Gilbert pour l’instant à l’air moins fort que l’année dernière, mais n’est-ce pas volontaire dans le sens ou le Belge a des objectifs tout au long de la saison ? Ce qui est d’ailleurs un point commun avec Valverde. Après il sera peut-être, surement même, beaucoup plus fort au moment des ardennaises. Quand à Valverde, ce sera peut-être compliqué car on ne peut pas avoir un pic de forme durant quatre mois. Donc il va falloir qu’il coupe à un moment, je pense que c’est prévu après Paris-Nice. Mais ensuite il y a le Tour du Pays Basque puis les ardennaises, j’ai l’impression qu’il est parti très fort et je serai étonné qu’il tienne la distance à ce niveau jusqu’aux ardennaises. Mais l’Espagnol est quand même un coureur qui a l’habitude de beaucoup courir et qui encaisse très bien les efforts, donc pourquoi pas.

CDV : Concernant le Tour du Pays Basque justement, les courses espagnoles sont de plus en plus sujettes à être annulées. Si la course par étape basque a elle obtenue le droit de continuer jusqu’en 2013, d’autres épreuves ne sont pas assurées de rester au calendrier. Comment voyez-vous la fin de cette histoire ?

P.C : A vrai dire, les Espagnols n’ont pas de chance. Ils se prennent la crise de la dette en pleine figure plus que leurs voisins européens. Ca fait très mal à tout le monde en Espagne, et quand les collectivités ont des soucis, elles ont moins d’argent. Du coup le cyclisme trinque, mais comme d’autres secteurs comme la culture. Et en plus, l’image du sport en Espagne est pas mal détériorée depuis quelques années. On dit que le peuple ibérique est remonté contre les français mais c’est une vision déformée, il faut savoir qu’il y a beaucoup de fans espagnols qui sont dégoûtés du sport à cause notamment des affaires de dopage de ces dernières années. Alors je ne sais pas à quel point cela influe sur les difficultés des courses espagnoles et ce n’est certainement pas la seule raison, mais cela joue énormément. C’est un peu le même phénomène qu’en Allemagne après le cas Ullrich, où seules quelques courses ont persistées. Et encore, leur rayonnement a nettement diminué.

En France et dans une moindre mesure en Italie, on résiste mieux. Je ne sais pas si ça va durer, je l’espère. Si la crise s’en mêle ça risque d’être difficile, mais en ce qui concerne la lutte antidopage, ces deux pays sont très investis, ce qui n’est pas le cas de l’Espagne…

CDV : Cette saison, quelle course attendez-vous avec le plus d’impatience ?

P.C : Je dirais le championnat de France. Le parcours tout plat devrait laisser place à une belle bagarre avec tous les bons sprinteurs que l’on a actuellement en France. Que ce soit la vieille garde avec Jimmy Casper et Mondory par exemple, et d’un autre côté les jeunes qui montent comme Démare, Bouhanni ou Ravard, je trouve que cela peut faire une belle course. Si je trouve qu’il y a trop de d’épreuves qui se terminent au sprint d’une manière générale, cette course suscite paradoxalement chez moi une grande impatience. En revanche j’aimerais bien que les autres courses ne se terminent pas au sprint, sinon on sera fatigué avant le départ. (rires)

CDV : L’interview touche à sa fin mais j’aimerais vous poser une dernière question. Qu’aimez-vous dans le cyclisme et qu’est-ce qui vous a amené à tomber amoureux de ce sport ?

P.C : Alors là je n’en sais rien… Je pense que c’est la tradition du vélo dans notre pays. Je suis né dans une maison où il y avait plus de vélos que de membres de la famille… Alors forcément on s’y intéresse. Mais heureusement que vous m’appelez et que vous avez plein de questions car franchement, celle-là je ne me l’étais jamais posée…

Merci Patrick pour cette interview. Ce fut un plaisir d’échanger avec vous et si l’on ne vous reverra donc pas à la télé, on peut attendre Pro Cycling Manager 2012 avec impatience pour vous entendre de nouveau commenter ce si beau sport qu’est le vélo.

Propos recueillis par Robin Watt

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4 commentaires sur “Patrick Chassé : « On a une génération de surdoués »

  1. Maxence > Sur le papier on a de superbes coureurs. Après je ne sais pas s’ils confirmeront, mais on peut espérer qu’un ou deux deviennent de grands champions, des cadors du peloton.

  2. Permets moi Robin d’apporter juste un petit rectificatif. Velobs n’est pas un site internet (pas encore, mais on devrait peut-être y réfléchir…). C’est d’une part, une société de production audiovisuelle. D’autre part, nous réalisons du contenu pour les sites web d’équipes ou d’événements. Et enfin, nous éditons deux applications web destinées aux équipes pros.
    Amicalement
    PCh.

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